Luc Renaud - Educavox

Le jeu sérieux et la déscolarisation de l'apprentissage
 
Luc Renaud - Educavox - SpeakyPlanet

Dans le présent article, je me questionne sur le rôle du jeu sérieux dans la déscolarisation, ou encore sur l’arrimage des ressources éducatives aux pratiques naturelles d’apprentissage, particulièrement en langue seconde. Il sera notamment question de SpeakyPlanet.fr (1), actuellement conçu pour favoriser la découverte de l’anglais dans un contexte ludique chez les enfants du primaire. Je ne compte pas faire particulièrement la promotion de ce produit, mais plutôt en employer ma compréhension afin d’illustrer un bon exemple de suite de jeux sérieux utilisable dans une forme de déscolarisation de l’apprentissage.

 

1. Les pratiques naturelles d’apprentissage

 

En contexte bilingue, les enfants d’âge préscolaire pourraient accuser du retard dans la maîtrise de leur langue maternelle, dû à la nécessité de comprendre deux systèmes linguistiques simultanément. (2) En revanche, ils se montreraient beaucoup mieux articulés que leurs camarades de classe une fois en cinquième année du primaire, après avoir surmonté cet obstacle (3). Par le biais de la langue, l’enfant acquière aussi une meilleure compréhension des expressions culturelles comme les styles musicaux. À ce sujet, la chanteuse brésilienne Julia Pessoa (4), me racontait récemment qu’il lui était possible de puiser dans une gamme de rythmes incroyablement étendue grâce à la richesse du multiculturalisme brésilien.
 
Si les enfants sont des éponges innées, l’apprentissage s’effectue chez eux essentiellement dans un contexte ludique et par leur exploration naturelle de l’environnement. Sur le plan linguistique, on assiste au passage des simples cris suivant la naissance aux gazouillis un peu plus élaborés jusqu’à une compréhension des structures complexes de la langue orale (5) avant même le début de l’école primaire. Une grande part de ce prodige provient de l’imprégnation et de nombreuses répétitions des énoncés entendus, ou des scènes observées, un point de vue que semble partager le psychologue allemand C. Ebbinghans (6), intéressé aux liens entre les répétitions et la rétention des savoirs. Monsieur Marc Grenier, s’est aussi beaucoup inspiré de ce principe dans le cadre du projet Lory, une série de vidéoclips (7) destinés au développement de bonnes attitudes dès l’âge préscolaire. Dans cette aventure de nature interculturelle et à portée internationale, beaucoup d’efforts sont consacrés au travail sur le subconscient et la mémoire des enfants.
 
Que l’on soit béhavioriste, cognitiviste ou socioconstructiviste, un fait demeure. Des psychopédagogues et des technopédagogues en tous genres cherchent à développer des ressources éducatives qui collent aux pratiques d’apprentissage naturelles des apprenants au lieu de définir un moule scolaire uniforme et incassable. En un sens, nous assistons à une forme de déscolarisation, à l’intérieur de laquelle des qualités reliées au plaisir d’apprendre et à la spontanéité seraient mises de l’avant par des techniques comme le jeu sérieux.
 

2. Du jeu grand public au jeu éducatif : jeux.fr et SpeakyPlanet.fr

 

Des sites comme jeux.fr (8) offrent gratuitement une gamme étendue de jeux sur des thèmes populaires comme l’amour, l’action, la course, ou encore des jeux de cartes ou de société. De nombreux apprentissages, difficilement mesurables, y sont réalisés de manière naturelle et captivante.
 
De fait, les jeux en ligne sont à ce point populaire, que des problèmes de cyberdépendance peuvent entraîner des microdéchirures musculaires (9) dans les mains ou un peu partout dans le haut du corps, etc. Il est également commun de voir des groupes d’enfants jouant du pouce sur le miniclavier d’une console portative ou d’un téléphone mobile, se sentant plutôt rébarbatifs au milieu environnant proposé par les adultes. Au lieu de combattre cette attitude, et de mettre les jeunes au pas, certains se demandent plutôt de quelle manière tenir compte des nouveaux réflexes des joueurs dans la conception de ressources éducatives qui collent réellement aux pratiques des jeunes.
 
SpeakyPlanet.fr, par exemple, est une suite de jeux éducatifs destinés à des enfants de 7 à 13 ans, impliqués dans l’apprentissage de l’anglais et d’autres langues, éventuellement. L’ensemble, a été conçu en tenant compte des programmes scolaires du primaire, visant principalement la compréhension orale du vocabulaire courant : objets, famille et maison, corps humain, sports et activités, émotions, goûts, etc. Des sous-titres sont toutefois disponibles pour répondre à des besoins en compréhension écrite. De plus, en absence de système de reconnaissance vocale, les élèves sont encouragés à répéter à voix haute les énoncés appris en vue d’améliorer leur performance en expression orale.
 
La suite comprend une gamme variée de jeux selon les goûts de la jeune clientèle ; ainsi retrouve-t-on une trentaine de ressources composées de puzzles, ou d’autres jeux comme les arcades, la course, l’exploration, la mémoire, etc. De nouveaux jeux exclusifs s’ajoutent régulièrement à la banque disponible. Chaque produit est développé selon une approche hyperintuitive, d’après Monsieur Franck Fievet (10), l’un des responsables de l’entreprise, et tient compte de trois niveaux ou rythmes d’apprentissage : débutant, moyen et avancé. Alors que les mots de vocabulaire seuls sont présentés aux débutants, les élèves du niveau moyen les entendront plutôt dans des phrases courtes, alors que les plus avancés auront droit à des phrases plus élaborées. Ces différences peuvent se révéler pertinentes pour les enfants dont la langue maternelle est relativement éloignée de la langue cible.
 
Contrairement à jeux.fr, conçu exclusivement à des fins de divertissement et offert gratuitement au public, la suite éducative Speakyplanet.fr pour l’apprentissage de l’anglais comprend quelques démos gratuites, mais l’accès à l’ensemble des ressources implique des frais d’abonnement mensuels.
 
3. La déscolarisation de l’apprentissage
 
Sur le plan de l’évaluation des apprentissages, un système de compte permet à un enseignant ou à un parent de suivre les progrès réalisés par un enfant. Bien qu’il soit possible d’employer les ressources de SpeakyPlanet.fr dans un labo informatique, il semble paradoxalement plutôt recommandé de laisser un enfant jouer librement une dizaine de minutes par jour à la maison ou par temps maussade au moment des récréations, et de le laisser passer d’un niveau à l’autre de manière naturelle. Des développements ultérieurs devraient permettre d’offrir ces ressources sur tablette numérique, de manière à augmenter l’autonomie des élèves dans une démarche nomade. Au lieu de rédiger des textos ou de faire tournoyer des mygales sur un écran de verre miniature, les jeunes exerceraient les mêmes gestes en apprenant une langue seconde.
 
Mais la déscolarisation de l’apprentissage par le jeu dépasse largement les ressources proposées sur ce site de jeux sérieux. Pour y arriver, il faudrait d’une part inclure l’usage de produits ludiques plus variés, inspirés d’approches pédagogiques cognitives et socioconstructivistes, offrant par exemple des études de cas ou des simulations plus détaillées et des moyens de communication pour favoriser le travail collaboratif. D’autre part, il faudrait permettre aux jeunes élèves de développer leur autonomie et leur sens critique en faisant les transferts nécessaires de l’univers ludique virtuel au monde réel et vice versa. 
 
Conclusion
 
La déscolarisation est un terme rebelle employé dans cet article pour amener le lecteur à focaliser son attention sur les aspects naturels et ludiques de l’apprentissage, souvent mal servis par la rigidité de la structure scolaire. L’expression désigne aussi l’étude des potentialités éducatives offertes par les différentes attitudes et comportements des jeunes, particulièrement en matière d’emploi des technologies. Les propositions formulées par SpeakyPlanet.fr pour l’apprentissage des langues semblent s’en inspirer beaucoup ; c’est pourquoi, je m’en suis servi pour illustrer mon propos. Par ailleurs, j’ai tenté de mettre de l’avant le fait que les diverses approches éducatives, qu’elles soient de nature béhavioriste, cognitiviste ou socioconstructiviste, naissent toutes du même souci de comprendre les mécanismes naturels de l’apprentissage humain en vue de développer des programmes et des ressources éducatives efficaces. À trop en privilégier une, je me demande parfois jusqu’à quel point nous n’avons pas tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain, et à faire passer (sans le vouloir ?) des impératifs idéologiques ou financiers devant le bien-être de l’élève et la passion d’apprendre.
 
Luc Renaud, M.A. Sciences de l’éducation
 
Références
  1. Site SpeakyPlanet.fr
  2. L’apprentissage de plusieurs langues, dans Naître et grandir
  3. Comment votre enfant apprend-il à parler, dans Au féminin.ca
  4. Julia Pessoa et une fête de la Saint-Jean brésilienne remplie de fraîcheur
  5. Le développement du langage, dans Doctissimo.ca
  6. Ariel (2008, Extrait de "Comment améliorer votre attention et votre mémoire"du Professeur Tocquet
  7. Renaud, L. (2012) Fondation Lory : La télé et la webtélé pour le sain développement dès le bas âge
  8. Site Jeux.fr
  9. L’ordinateur sans douleur, dans Doctissimo.ca
  10. Entrevue réalisée par L. Renaud le 2 juillet 2012

 

 
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